L’appel à « la reconstruction d’une véritable capacité de recherche, d’anticipation et d’apprentissage » lancé par Astrid Weill et Roland Cubin lors de l’événement « Un pour Cent » organisé par Groupama Immobilier, n’a évidemment pas pu nous laisser insensibles. Nous partageons profondément l’analyse qui le précède et les pistes de réflexion collective tracées. Nous souhaitons contribuer, à notre échelle, au mouvement qui s’engage.
Et puisque Roland Cubin insiste sur le caractère ouvert et partagé de la démarche, je souscris immédiatement à l’opportunité donnée de faire écho à Inhabit Nature. Ce programme de recherche, qu’il vient de présenter, explore de nouvelles manières d’habiter en forêt, notamment à travers des systèmes d’habitat locatif groupé et géré, « autonome, démontable, sans infrastructure lourde et sans imperméabilisation des sols… ».
Évidemment, la problématique ne peut qu’éveiller chez Ma un intérêt immédiat au moment même où nous achevons de livrer La Lisière, à Barbizon, au contact direct de la Forêt de Fontainebleau. Un habitat individuel groupé, sept maisons construction bois en copropriété signées ciguë architectes, et partageant des communs.
Levons immédiatement toute ambiguïté qu’on serait tenté de nous reprocher à juste titre. Comme son nom l’indique, l’opération se situe en lisière de forêt et non dans la forêt — la distinction est loin d’être négligeable. Implantée sur la commune de Barbizon, elle n’est pas non plus isolée, le vieux village est facilement accessible à pied. Les constructions sont bien théoriquement démontables, elles reposent néanmoins sur des fondations légères adaptées au sol sablonneux de Fontainebleau. Globalement, l’artificialisation des sols demeure très marginale comme l’anthropisation, puisque l’opération est développée sur un foncier constructible (le domaine de Bramefaon) qui est historiquement celui d’une grande villa ancienne, typique des abords du massif forestier. La parcelle individuelle de chaque maison a été limitée, elle, à 1 200 m2, ce qui parait particulièrement raisonnable pour une surface moyenne habitable de 180m2. Notons, que, un peu contre intuitivement, ce ratio n’a posé problème à aucun acquéreur. Mieux, cette organisation « grégaire », loin d’être un handicap, a constitué une envie partagée.

La Lisière, Barbizon, plan masse
Cela étant dit, l’expérience de La Lisière peut, me semble-t-il, contribuer sous de multiples angles à alimenter la réflexion proposée. La référence est donc très récente, et je ne pense pas qu’au niveau national elles soient nombreuses. Je livre donc quelques enseignements avec un recul quasi inexistant, sous la forme d’un simple témoignage à chaud.
Habiter la forêt n’est pas un acte anodin… même en lisière. On prend pied dans un milieu naturel que l’humain n’a l’habitude que de partager épisodiquement et respectueusement avec ses hôtes, faune et flore, mais que nul n’est pas censé coloniser. Cette conscience importe et doit guider nos comportements de cohabitation. Les propriétaires de La Lisière ont fait le choix premier de cet environnement naturel en en pesant l’attrait extraordinaire mais aussi les obligations. Auraient-elles pu, dû être codifiées ? Sans doute, dans notre cas, l’enjeu écologique apparait-il moins extrême car La Lisière reste en marge lointaine des milieux sensibles avec des incidences potentielles sur eux très indirectes, voire nulles.
De Vitruve à Marc-Antoine Laugier, la cabane primitive dans la forêt est un des mythes fondateurs de l’architecture occidentale. Les aspirations nouvelles de la société autant que l’urgence climatique et environnementale nous imposent, moralement et professionnellement, une réinterrogation du rapport nature culture millénaire. Elle nous a conduit à la recherche d’équilibres multiples, acceptables ou désirables pour les futurs résidents… et soutenable par l’environnement. La lisière est une frontière ténue entre deux univers ; La Lisière revendique avec eux une double connexion.

Essai sur l’architecture, Marc-Antoine Laugier, 1753
Cette nécessité se traduit, aussi symboliquement que matériellement, sous l’angle du raccordement aux réseaux. Contrairement aux opérations en milieu urbain où la question se réduit à un impératif technique normal, en milieu naturel, elle s’impose comme un choix conceptuel et opérationnel premier. Surtout si l’on ne veut pas aller, ensuite, de concession en concession au regard des prétentions environnementales initiales. Bien difficile d’imaginer les renoncements au confort citadin dont seraient capables les résidents, même avec une sensibilité affirmée à l’écologie. À moins de s’aligner, avec une bonne dose de convictions personnelles, sur les tenants nord-américains du Off-grid. Dans notre cas, les maisons sont reliées aux réseaux conventionnels, qui n’ont pas eu à être augmentés ou prolongés.
Qu’il s’agisse, en définitive, de production ou de consommation de ressources, le choix de l’isolement forestier aura comme pendant le défi complexe de l’autonomie. Inhabit Nature apportera sans doute des réponses à ces questions aux enjeux techniques et économiques certains : raccordement réseaux ou ressources énergétiques renouvelables propres ? Traitement et valorisation in situ des déchets ? Rétention et infiltration naturelle des eaux de pluie (ce que généralise La Lisière) ? Utilisation de matériaux biosourcés et géo-sourcés locaux ?
Sur le plan humain, celui de l’expérience et des usages, cette notion de connexion est tout aussi présente. Elle s’observe immédiatement chez les copropriétaires. La Lisière confirme déjà, et heureusement, que les modes de vie et les logiques comportementales sur la base desquelles le programme a été conçu et promu… se concrétisent bien dans les faits. Les occupants ont tous d’abord délibérément choisi l’opération car sa localisation leur permet de conserver une activité et des intérêts professionnels ou personnels dans la capitale, distante de 55 km seulement. Ils concilient ainsi un mode de vie urbain — auxquels ils ne peuvent ou ne souhaitent pas entièrement renoncer — et naturel. Chaque foyer acquéreur a vraisemblablement mûri préalablement un projet de vie La Lisière. Il a donc adapté son fonctionnement, réorganisant activités professionnelles et personnelles pour que l’éloignement résidentiel forestier ne soit plus un handicap, mais un privilège. Grâce notamment au télétravail, les allers-retours ne sont, pour la plupart des résidents, qu’hebdomadaires. Ils préfèrent encore néanmoins la voiture au train, pourtant disponible en gare de Fontainebleau-Avon à 13km. Lorsqu’il s’agit de profiter de l’attrait unique de la forêt, l’accessibilité ne constituerait peut-être plus un préalable absolu à l’habitation.
Vivre en forêt, c’est déjà nouer une relation avec elle, avant, un jour peut-être, de viser une plus grande osmose. J’avoue ignorer à quelle fréquence nos copropriétaires profitent ou non — cela mériterait une petite enquête — de la forêt de Fontainebleau à 100 mètres de leur porte pour les plus éloignés. Le matin tôt pour courir, le soir pour méditer ou promener leur chien. Ils goûtent nécessairement, en tout cas, sa fraîcheur, ses vues somptueuses, le chant des oiseaux, l’odeur des arbres… Ce qui est net, en revanche, c’est qu’ils ont accepté collectivement de « faire communauté » avec une unique et même motivation, la forêt. Rien à voir avec les communautés alternatives à la société constituées en d’autre temps avec leurs obligations collectives. Ici, chacun fonctionne dans son intimité autant qu’il le souhaite. Tous ont pourtant adhéré à un projet commun pour jouir ensemble du privilège de la forêt. Assez naturellement il s’est prolongé et peut-être concrétisé à leurs yeux, dans une part de fonctionnement collectif : faire le potager, profiter du bassin de nage et non de piscines individuelles. Les deux « communs », dont notre stratégie de commercialisation avait fait le pari un peu risqué de faire des atouts différenciants de l’opération, ont d’emblée trouvé leur public. Si ces deux espaces invitent physiquement à sortir de chez soi et à se rapprocher de la forêt, ils le font plus évidemment encore avec les humains. Ils procurent simplement des occasions conviviales et choisies de partager du temps plus qu’une simple mitoyenneté.
Sur le plan du produit immobilier et de sa gestion, le schéma adopté ici diffère de celui envisagé par Inhabit Nature. Dans La Lisière, copropriété conventionnelle, un syndic désigné se charge de l’entretien des espaces communs (élagage des arbres, entretien de la piscine, etc.) même s’il reste accessible à des demandes ponctuelles privées. Le modèle retenu pour le projet de recherche — là aussi des maisons groupées – est en revanche locatif, avec un gestionnaire dédié principalement à l’entretien et la maintenance des logements. La question du statut et des modes de gestion de l’habitat se posera donc d’évidence en environnement naturel, comme elle le fait depuis toujours en environnement urbain. Mais, possiblement avec des contraintes individuelles différentes pour les occupants et, sans doute, collectivement, une exigence d’efficience accrue par l’isolement et l’absence de ressource alternative. Il sera intéressant de voir comment évolue le rapport de nos résidents à la forêt. Je suis impatiente de me confronter aux analyses et intentions d’autres opérateurs de l’habitat forestier. Pour Ma le concept de La Lisière n’est pas nécessairement un projet unique. Nous avons-nous-mêmes longuement chercher un lieu et mûri un concept avant de rencontrer les maîtres d’œuvre qui ont su le concrétiser. Si demain, grâce à Inhabit Nature, ou à certains de ses contributeurs, d’autres opportunités se présentaient nous serions heureux de les considérer, forts de notre expérience et, surtout, prêts à en mener d’autres.